dimanche 17 avril 2011

Comme une bouteille à la mer

Par Georges Gaudet

 

georgesgaudet49@hotmail.com

Sous le paravent des normes et grilles d’évaluation, il y a la misère et la pauvreté

* GG - Une personne m’a fait parvenir la lettre que voici. Elle m’était adressée personnellement. Après l’avoir lue plusieurs fois, je me suis dit que les lecteurs de cette chronique seraient peut-être intéressés à la lire aussi. Je la reproduis donc intégralement avec la permission de son auteure. À la toute fin, vous pourrez y lire aussi ma propre analyse, mais d’abord à vous, lectrices et lecteurs, de vous faire une opinion sur le sujet que voici.

Cher Monsieur Gaudet,

Tout d’abord, laissez-moi vous dire à quel point j’ai apprécié la façon dont vous avez abordé, cet hiver, dans votre chronique « Un café avec ça », le sujet des coupures dans les services de soutien à domicile au CSSS des Îles. Chaque fois, je vous ai lu avec grand intérêt car j’étais concernée de très près…

J’ai 65 ans et je reçois des services de soutien à domicile depuis trois ans pour la préparation de mes repas car divers problèmes de santé m’empêchent de cuisiner. Les émanations provenant de la cuisson m’affectent gravement à cause d’une maladie aux yeux (myasthénie oculaire grave) et de plus, je souffre de nausées persistantes. C’est pour ce besoin essentiel qu’on m’a accordé des heures de soutien à domicile. Jusqu’au 9 janvier 2011, une cuisinière passait 7 heures consécutives par semaine pour arriver de justesse, à me cuisiner 14 repas hebdomadaires. Ces repas doivent être adaptés à mes nombreuses intolérances alimentaires et gastriques ainsi qu’à plusieurs autres problèmes de santé (diabète de type II, hypertension, dyslipidémie, dyspepsie, colopathie, …).

Avant le 9 janvier dernier, l’évaluation de mes besoins par le CSSS des Îles reconnaissait que mon niveau d’autonomie dépendait de l’aide reçue pour mes repas. On avait aussi conclu depuis quelques années, que le support de mes proches n’était plus possible : le vieillissement et les problèmes que ça entraîne les affectant eux aussi. Mon dernier contrat de services avec les CSSS, qui m’accordait 7 heures par semaine, devait se terminer le 31 mars 2011. Mais en décembre 2010, on m’apprenait par lettre qu’on allait m’enlever 4 heures de services à compter du 9 janvier 2011. Je fais donc partie des nombreuses Madeliniennes et Madelinots qui payent cruellement la note pour les coupures que le CSSS a décidé d’appliquer au soutien à domicile. Nous sommes tous au courant de l’important déficit budgétaire de notre CSSS mais je refuse qu’on décide localement, de couper dans des services si essentiels pour réduire ce déficit.

Devant la situation dans laquelle ces coupures m’ont mise, j’ai paniqué. Qu’avais-je fait pour mériter qu’on me traite ainsi ? Allais-je être forcée de me retrouver en institution parce que je ne pourrais plus manger chez moi ? Lorsque les intervenants et les cadres du CSSS m’ont dit que si je voulais me prévaloir des 4 heures qui m’étaient enlevées je devrais me les payer, j’ai éprouvé un mélange de découragement et d’inquiétude extrême. Car pour me procurer ces services d’aide à domicile, cela représente une dépense supplémentaire de 130.$ par mois qui m’est tout à fait impossible avec mes maigres revenus de retraite.

J’ai alors décidé de rencontrer le commissaire local aux plaintes du CSSS des Îles et lui adressé officiellement une plainte. Je lui ai aussi remis un état de mes revenus et dépenses afin qu’il comprenne bien dans quelle impasse je me trouvais. Lorsque j’ai reçu sa réponse par lettre, j’en ai épluché les 5 pages. J’en ai conclu qu’il semblait me compter parmi les usagers dont la situation est plus critique que d’autres mais il ne recommandait rien pour atténuer l’état d’urgence et de crise dans lequel je me retrouve.

Je me suis alors adressée au Centre d’assistance et d’accompagnement aux plaintes G-ÎM pour avoir de l’aide. Cet organisme m’a accompagné dans une rencontre avec le CSSS au cours de laquelle j’ai exprimé l’ampleur du désespoir qui m’habitait. En constatant l’état de ma détresse, le CSSS m’a proposé de procéder à une nouvelle évaluation de mes besoins (la dernière datant d’il y a un an). On m’a envoyée demander un résumé à jour de mon dossier médical. Puis, comme rien ne bougeait et que les semaines passaient, j’ai sollicité le Protecteur du citoyen en urgence. Celui-ci a tenté d’entrer en contact avec le CSSS des Îles. Après plus de 2 semaines et maintes tentatives, le Protecteur est enfin parvenu à tenir une conversation téléphonique avec la direction générale et la direction des services multidisciplinaires et programmes du CSSS. C’est donc à la fin mars que ces personnes répondaient au Protecteur du citoyen que ma situation ne constituait pas une urgence et que je ne serais pas réévaluée. Une enquête a été ouverte par le Protecteur. Mais il faudra du temps avant qu’elle soit conclue.

À ce jour, je demeure amputée de 4 heures de services. Ma cuisinière étant maintenant réduite à ne pouvoir me cuisiner des plats que pour 3 jours/semaine, je vis un niveau de stress continuel qui m’affecte énormément. Trouver le moyen de me procurer à manger pour 4 jours/semaine est devenu une préoccupation vitale. La Banque alimentaire, m’a secourue à deux reprises depuis 2 mois. Mais comme c’est de l’aide ponctuelle, j’ai bénéficié à ce jour de tout ce que cet organisme était en mesure de m’offrir compte tenu des limites de ses ressources. Depuis, je dépends de la charité des autres et comme ça ne suffit pas, je m’endette.

Le CSSS a dit que je refusais les solutions qu’on me proposait… Comment se fait-il qu’ils ne comprennent pas que je n’ai pas les moyens de débourser 130 $ par mois pour la confection de mes repas ? Comment se fait-il que leurs outils d’évaluation empêchent de classer mon besoin comme essentiel sans quoi je vais perdre mon autonomie ? Comment se fait-il qu’ils aient osé me suggérer d’aller mendier des repas non vendus là où on vend des mets préparés ? Comment se fait-il qu’ils refusent d’évaluer les impacts que cette coupure de services a sur moi ? Tout cela m’oblige à augmenter ma consommation de médicaments et est en train de me rendre de plus en plus malade. Que dois-je faire pour qu’on me prenne au sérieux ? Mon désespoir, je leur ai déjà exprimé, alors à quoi me sert-il de tenter de garder le moral quand on m’abandonne de la sorte?

Ma vie s’effiloche et c’est le CSSS qui tire sur le fil. Ma santé est très fragile, je passe beaucoup de temps à l’hôpital sans compter des sorties à l’extérieur pour des raisons médicale. Depuis quelques années, je me sers d’une canne car mon niveau d’arthrose est élevé et a été aggravé par plusieurs chutes. De plus, je viens de subir une chirurgie au pouce et je crains de ne pouvoir en retrouver l’usage comme avant. Durant mes nuits d’insomnie, je me dis que si ça continue, je serai bientôt prise en charge par le système et je vais leur coûter bien plus cher que 7 heures/semaine de soutien à domicile. J’en viens même à me demander si on attend que je meure pour alléger le déficit du CSSS…

Louisette Cyr

* GG - J’admets que la description de cette situation me bouleverse. Je sais qu’on me reprochera de ne citer qu’un cas et que cela ne donne pas une image globale des soins à domicile. C’est la manœuvre classique de ceux qui ne veulent pas mettre leurs culottes et admettre qu’il y a plusieurs façons de masquer la réalité. On annonce de beaux projets, les pelles mécaniques creusent au bord d’une falaise, on ajoute les millions de dollars nécessaires, mais on ne dit pas qu’on coupe des lits. Pire, on se défend en disant qu’on augmentera les budgets pour services à domicile alors qu’en réalité on coupe partout, sauf dans les sommes allouées pour le béton. Certains pousseront le cynisme jusqu’à laisser « poiroter » les représentants du protecteur du citoyen au bout du fil à plusieurs reprises et laisseront entendre que si l’on coupe l’une, c’est pour mieux servir l’autre et équilibrer justement les services. Excuse facile, surtout quand on se cache derrière des normes et grilles d’analyses. Seulement, le problème, c’est qu’une grille d’analyse, ça ne mange pas, ça ne boit pas, ça ne respire pas. En gros, ça n’a pas d’âme, alors que des « Louisette Cyr » il y en a beaucoup plus que le citoyen bien portant pense. Ils font la file dans les corridors d’urgence de tous les hôpitaux de la province et parce qu’ils n’ont pas de services de base essentiels à leur condition, ils deviennent de plus en plus malades, coûtent encore plus chers à l’État et meurent dans l’oubli la plupart du temps. Par la suite, les politiciens nous sortent toutes sortes de statistiques, des budgétaires, des logiques ou des objectives, pour justifier quelque chose qui ressemble à un geste collectif que je n’ose pas nommer ici, mais qui pourrait faire la honte de tout un peuple. Là, je m’arrête, car j’ai mal au cœur… et ce n’est pas « la gastro ».

GG