Par Georges Gaudet
Il y avait un jardin
Je m’étais endormi la veille en me demandant de quel sujet j’allais traiter dans ma prochaine chronique. Eh oui, nous, les gratte-papier, il nous arrive de travailler même en dormant. Malheureusement, ce n’est pas très payant, mais en contrepartie, c’est très souvent là que nous y trouvons notre inspiration la plus prolifique. Ce n’est pas très reposant pour le cerveau me direz-vous et c’est vrai, mais comme cela ne se commande pas, autant vivre avec et « faire contre mauvaise fortune bon cœur » comme on dit souvent.
Mon radioréveil s’occupa assez vite de mon cas le lendemain matin. Georges Moustaki y chantait « Il y avait un jardin qu’on appelait la terre ». Comme je flottais dans un demi sommeil, je me suis soudainement pris à rêver de ce jardin, de ce beau jardin… qu’on appelait la terre. Hélas, il a bien fallu me lever et constater qu’on avait pillé ce jardin, qu’on continuait de le piller et que ce n’était qu’une question de temps avant que ce jardin de bonheur ne devienne la victime ultime de l’homme.
Comme il serait bien me dis-je que cette terre soit débarrassée de tous ces dictateurs qui volent, pillent, dominent, écrasent leurs peuples, que tous ces extrémistes religieux ou politiques disparaissent de ce monde, que tous ces voleurs, ces bandits, ces manipulateurs, ces sans Foi ni loi, s’éclipsent soudain, un peu comme le brouillard disparaît quand le soleil d’un matin chaud s’élève dans le ciel. Est-ce trop demander?-Oh que oui!-les deux tiers de l’humanité mangent à peine à leur faim et comme le dit Dan Bigras dans un message publicitaire : « ça prend plusieurs pauvres pour faire un riche » et tant qu’il en sera ainsi, la souffrance sera toujours la triste compagne de cette humanité en marche. Oui, toujours en marche, mais l’on peut se demander vers où?
Nous aimons nous boucher les yeux
Oui, nous aimons nous boucher les yeux, les oreilles aussi d’ailleurs car les cris sont là. Les Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire sont loin de nous, mais ils sont le reflet de tout cet enjeu qui gère notre monde. Qu’ils s’appellent Kadhafi ou chefs méconnus de la rébellion, qu’ils se nomment Bachar al-Assad de la Syrie ou Kim Jong-Il de la Korée du Nord, Mahmoud Ahmadinejad de l’Iran ou tout autre nom propre difficile à prononcer pour nous les occidentaux, ces chefs de pays sont à la mesure universelle, les fers de lance de l’étouffement de la démocratie et les principaux acteurs de la querelle fratricide qui fait « actuellement » sombrer notre monde dans un désastre politique et économique hors de proportion avec ce que ce jardin de la terre peut supporter.
Nous sommes des hypocrites
Et oui!-nous sommes aussi des hypocrites, moi le premier et nous tous, ensemble, comme autant de lâches dans le même voisinage. Je vous ai volontairement entraîné sur le triste portrait d’une politique internationale désastreuse et certains d’entre vous ont certainement approuvé en pensant que nous, de ce côté-ci du globe, étions meilleurs que les autres. Moins barbares peut-être, surtout dans l’application de la mort infligée à nos propres frères les humains, mais d’autant plus efficaces, parce que nos méthodes « démocratiques » cachent trop souvent l’intérêt individuel sur le bien de toute la communauté. Ainsi, les pauvres se cachent et meurent sans qu’on le sache, parfois dans la dignité, mais souvent aussi, dans la souffrance et l’abandon. Nos sociétés se nourrissent de pétrole, c’est le sang de l’économie. On nous prêche d’aller vers des économies plus propres, mais regardez ce que nous conduisons comme voitures. Regardez les immenses maisons que nous construisons, les immenses complexes industriels que nous élaborons. Tout cela demande des sommes colossales d’énergie, une demande grandiose de biens et services. Certains diront : « Oui, mais cela fait rouler l’économie! » Ah oui!, mais l’économie pour qui? Tout dans notre petit monde à nous est en gros, en super, en époustouflant, en grand, en (X-large). À l’échelle mondiale, nous sommes les quelques riches qui créent le plus grand nombre de pauvres. Les Amériques et l’Europe (la Russie comprise) ne forment pas 20% de la population planétaire et nous sommes les plus grands consommateurs d’à peu près tout ce qui se consomme en plus d’être les bons fournisseurs d’armes à tous ces dictateurs qui rêvent de nous faire la peau un jour.
À notre mesure
Nous ne sommes pas mieux à notre échelle à nous. Ici même, dans notre « plus meilleur pays du monde » comme l’a dit un certain premier ministre, des gens crèvent dans la rue, des vieillards se suicident dans des maisons d’hébergement, des enfants arrivent à l’école le ventre vide, des parents exercent deux et trois métiers pour survivre afin de fournir le monstre. Le monstre, cette grosse machine avaleuse de vies, coûteuse, jamais rassasiée et qui fournit ses sujets par le crédit jusqu’à ce qu’ils en meurent, le tout pour être transféré aux générations futures. Pourtant, si vous survolez nos villes et villages, tout à l’air d’être beau, extrêmement propre, bien rangé, piscines et patios aux couleurs vives, voitures neuves garées en double, enfants équipés comme des gladiateurs modernes sur les patinoires de notre sport national et montagnes de ski d’hiver qui donnent au paysage un air de fête continuelle. Vu à vol d’oiseau, on dirait le paradis.
Disons que cela cache les plaies béantes qu’on inflige à nos semblables. (Cela prend plusieurs pauvres pour faire un riche.) Crédit facile et salaires de survie pour le tiers de la population, malades dans les corridors d’hôpitaux et médicaments essentiels à la survie non sur la liste du régime publique, écoles privées grassement subventionnées et écoles publiques dignes d’un enclos où tous les genres y sont traités de façon uniforme, c’est à dire par le bas… et quoi encore.
Pour remédier à tout cela, on nous promet de bien beaux projets. D’abord des élections, encore des élections, à 500 M$ pièce, et puis une exploitation sans précédent du sol comportant du gaz de schiste et une exploitation hors de proportion de notre plus beau réservoir naturel de poisson. L’érection de tours de forage extrayant les pétrodollars « à la pelletée » comme disaient les vieux autrefois, nous est proposé comme la solution finale à nos problèmes de surendettement collectifs et privés. La panacée quoi!... et comme tout à un prix, car le diable se paye toujours le premier, des risques accrus de catastrophes écologiques capables de nous jeter dans une mer d’huile à tout moment et sans aucune capacité de survie.
Toutefois, en attendant, les Kadhafi et autres remplaçants du même genre pourront toujours nous fournir en pétrole et s’ils refusent, nous pourrons toujours envoyer nos avions les bombarder. Même les Gbagbo et autres sires de la Côte d’Ivoire pourront fournir nos soldats en chocolats de toutes sortes puisque ce pays est le plus grand producteur de cacao au monde.
Et si on s’arrêtait pour y réfléchir un peu, se pourrait-il que nous percevions juste une parcelle de notre culpabilité à tous, nous les propres artisans de notre propre destruction? – Oui, oui je sais, vous allez me dire que j’ai écrit un roman noir et vous n’aimez pas. Vous aurez raison. C’est noir à l’horizon et se bander les yeux a un avantage. On ne voit pas le tsunami arriver pas plus qu’on ne ressent dans l’immédiat les effets d’une mer et d’un ciel empoisonnés aux isotopes radioactifs. C’est peut-être rassurant, mais cela n’en est pas moins lâche. Et si cette humanité n’avait que ce qu’elle mérite?
*C’est une chanson pour les enfants -Qui naissent et qui vivent entre l’acier -Et le bitume, entre le béton et l’asphalte - Et qui ne sauront peut-être jamais - Que la terre était un jardin.
Où est-il ce jardin où nous aurions pu naître -Où nous aurions pu vivre insouciants et nus, -Où est cette maison toutes portes ouvertes -Que je cherche encore et que je ne trouve plus.
…extraits d’une chanson de Georges Moustaki « Il y avait un jardin »…et ce matin-là, j’ai cherché la maison et je n’ai pu la trouver.
GG
1 commentaires:
...la nuit t'a soufflé 1 sujet sensible que tu as su si bien développer !...
Merci de ton article si réel et malheureusement d'actualité, et d'avoir pris en référence cette si jolie chanson de Moustaki qui s'y prette assurément!...
Bravo pour ta prose, impatiente d'en découvrir les prochains sujet !...
Véronique V
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