Par Georges Gaudet
Un trait de crayon au coeur du drame
*S’il est un livre qu’il faut lire cet été, c’est bien celui-là. Je sais, cela à l’air d’un cliché, mais je ne peux m’y soustraire après avoir lu, je devrais dire, dévoré, le dernier né de l’écrivain madelinot Michel Carbonneau, L’énigme du Marie-Carole, publié aux éditions Carte Blanche.
Voilà un roman qui n’en est pas vraiment un, parce que puisé dans le vrai, il nous transporte au cœur de plusieurs vies pas très lointaines, auprès de gens que beaucoup d’entre nous avons connus. La plume de Michel Carbonneau nous guide auprès de personnages extrêmement colorés, courageux, téméraires, à l’esprit aventureux et convaincus d’être nés pour l’accomplissement d’une mission, d’une victoire de la survie pour enfin vivre la vraie vie, autant pour leur progéniture que pour eux-mêmes. L’Énigme du Marie-Carole, n’est pas que l’histoire d’un naufrage qui aura marqué à jamais le tissus insulaire collectif pour de vrai. C’est aussi et surtout l’histoire de gens bien en chair et en os, des gens qui trimaient dur pour gagner quelques « piastres » dont le gros du « butin » était parfois empoché par des gens peu scrupuleux, ou des compagnies sans âmes ayant pour unique objectif, le profit. Ces hommes, victimes de leur passion pour la mer, donnaient beau jeu à des exploiteurs de toutes provenances, que ce soit de la politique ou de l’économie. Fournir un bateau à des passionnés de l’océan comme l’étaient ces marins, était suffisant pour suggérer à ces hommes le rêve d’une conquête sur les meilleurs fonds de pêche du monde. Bien que conscients du sort qui les plaçait à la merci du premier riche venu, qu’il soit du domaine politique ou du domaine de l’investissement; la fibre de conquérants qui animaient ces hommes, alimentait constamment la possibilité de vaincre la dépendance économique pour atteindre la liberté, une liberté idéalisée, une liberté qui n’existe peut-être pas, mais un rêve de liberté qui donne une soif de vivre incroyable et une résistance à l’épreuve hors du commun.
L’auteur Michel Carbonneau a su jouer d’une adresse de funambule sur le fil de l’émotion, mêlant réalité et fiction, peur et courage, bonheur et petites misères. Disons-le tout de suite pour les gens qui ne sont pas madelinots ou qui sont d’une autre époque, personne ne sait ce qui est arrivé au chalutier Marie-Carole et à son équipage. À peu près tous les pêcheurs des Îles ont une opinion sur le sujet mais la vérité se situe peut-être ailleurs. C’est là tout l’art d’écrire de Michel Carbonneau. L’auteur est allé rencontrer les victimes collatérales de la plus grande catastrophe maritime de cette deuxième moitié du vingtième siècle aux Îles de la Madeleine, une catastrophe dont l’ampleur aura laissé 21 orphelins de pères pour une population de 15000 habitants sur une terre naviguant tant bien que mal entre ciel et mer. Il faut être plus qu’un écrivain pour réussir à soulever le voile cachant des cicatrices encore sensibles, des traces de douleurs qui peuvent devenir vives au moindre soubresaut du souvenir. C’est pourtant ce que l’auteur de L’Énigme du Marie-Carole a fait. C’est aussi pour cela que même si les noms des héros sont fictifs, le lecteur qui ne les a pas connus les voit revivre avec une acuité presque palpable alors que ceux qui les ont connus, les voient comme s’ils étaient presque à côté d’eux.
Un roman complet
L’action est réelle et elle se passe dans un temps passé bien défini. Les lieux, les familles, la politique, le contexte familial, économique et même religieux de l’époque, sont d’une exactitude que seul, un auteur de cette période peut décrire avec tant de fidélité. Le caractère, le tempérament, les qualités et défauts de ses héros sont aussi d’une remarquable exactitude. La manière de pêcher, les caractéristiques des navires de cette époque, leurs forces et leurs faiblesses sont toutes aussi exactes. Le défi d’aller pêcher au large des côtes Atlantiques à plus d’une centaine de milles de la terre la plus proche est très bien justifié, bien documenté. Le lecteur ne peut faire autrement que de s’attacher aux personnages, de rager, de pleurer, de rire avec eux. Pour peu qu’il n’ait pas le pied marin, il pourrait presque avoir le mal de mer.
Même si la description du naufrage tient de la spéculation, il n’en demeure pas moins réaliste, possible et certains diront « probablement » réel. L’auteur a tellement fouillé les détails épars des derniers contacts avec l’équipage que la conclusion qui s’impose devient soudainement la plus plausible, même si elle pourrait être surprenante. Les personnages et héros de ce récit sont tellement réalistes qu’il serait difficile d’imaginer autrement les évènements qui ont marqué à jamais quatre veuves, 21 orphelins de pères, toute une fraternité de pêcheurs et toute une communauté insulaire tirant sa subsistance de la mer depuis trois siècles.
On dit d’un bon roman qu’il a une histoire. L’Énigme du Marie-Carole a plus que cela. Il a une odeur de sel, de vents sifflant dans les agrès de pêche, de vagues déferlantes sur le pont, de consciences bousculées au gré des courants marins. Il a même une odeur de bonne cuisine à l’ancienne, puisque l’auteur à la toute fin de son roman, gratifie son lecteur des recettes les plus prisées des héros de son histoire, des recettes qui encore aujourd’hui font les délices des tables madeliniennes. Ce roman, il vente dedans, il sent l’ambition, la misère et le courage extrême. Il sent même la bonne table comme ce repas de boulettes à la morue salée ou cette chaudrée de palourdes unique à la table des Îles.
Au fil des dernières pages, le lecteur ferme ce livre un peu comme on ferme une porte avec délicatesse pour ne pas éveiller les enfants. Il reste alors la tristesse d’un naufrage, la grandeur de l’être humain devant l’épreuve, l’hommage fait aux autres victimes de la mer qui ont perdu la vie en cette même nuit de décembre 1964 et pour terminer, un poème d’une beauté toute insulaire, écrit par le père de l’auteur. Autant de raisons pour ne pas laisser ce roman sur une table de salon, sans l’avoir lu.
GG
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