dimanche 11 septembre 2011

…sous une pluie de balles, ils moururent pour nous.

Par Georges Gaudet

georgesgaudet49 @hotmail.com

C’était comme tourner les pages d’un livre d’histoires

(Suite d’un récit de voyage)

La traversée de La Manche entre Portsmouth et Le Havre sur un bateau deux fois les dimensions du Madeleine, dure toute la nuit. Bien que moderne et doté de divans-sièges, le trajet est inconfortable et par une nuit extrêmement froide pour un 6 août. Sur le pont on y gèle carrément, alors mieux vaut demeurer à l’intérieur. Ce petit inconfort me ramène directement à la nuit du 5 au 6 juin 1944. Eux aussi, ces soldats Canadiens, tous empilés littéralement sur les ponts des navires, devaient avoir froid car cette nuit historique préparant l’avenir du monde fut une des plus froides de cette année-là.

Je débarque donc au Havre en matinée, un dimanche. Rien n’est ouvert à part un petit bistro déjà rempli de joueurs de loterie équestre et quelques gens «sdf – sans domicile fixe» portant déjà bouteille à la main et empestant l’alcool. L’accueil y est tout de même chaleureux et je suis heureux de parler ma langue maternelle, bien qu’on remarque avec justesse mon accent. Après un «tabar….c» bien envoyé sur demande et applaudi par la suite, nous voilà enfin sur le train pour la ville de Caen. Petit hôtel sans prétention, les gens nous y accueillent avec chaleur et empressement. C’est alors le point de départ pour une visite des plages du débarquement de Normandie en ce 6 juin 1944.

La ville de Caen est pittoresque, presque neuve puisqu’elle fut entièrement détruite (sauf la cathédrale St-Pierre et l’église St Étienne) par les bombardements alliés qui voulaient y déloger les Allemands afin de prendre la ville. Les civils Français firent les frais de ce triste bombardement. Plusieurs milliers y perdirent la vie et plus de deux milles d’entre eux eurent la vie sauve parce qu’ils s’étaient réfugiés dans ces deux églises, seuls édifices épargnés dans toute la citée. Hasard ou miracle, personne ne le sut vraiment. Le bilan fut quand même lourd pour les civils français. À la fin des opérations du grand débarquement, plus de 40 000 civils avaient perdu la vie, victimes de représailles des unités d’élites fanatisées de la Gestapo ou simplement victimes des bombardements à l’aveuglette.

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La campagne normande. Un paysage qui n’a pas changé depuis la guerre.

P8080074 Place dédiée aux soldats du régiment de La Chaudière, premiers soldats canadiens qui ont délivré le village de la présence allemande.

Nous partons donc pour le petit village de Bény-sur-Mer et c’est sur cette route que se révèle à nous toute la beauté de la campagne française. Une nature luxuriante, des petits villages ancestraux plantés au beau milieu des champs, tout est beau, propre, discipliné, aucun espace n’est perdu. En ma tête défile un scénario couleur où je vois des soldats marchant dans les hautes herbes, des balles qui sifflent et des canons qui tonnent. L’enfer sur fond de toile paradisiaque, l’œuvre humaine sur la toile de Dieu. Les fleurs poussent partout, sauvages, indisciplinées, colorées et toutes belles. Je cherche du gazon et heureusement, il n’y en a pas…sauf là, dans le cimetière canadien, P8080130le cimetière de Bény-sur-mer, endroit où reposent les corps de 2049 des nôtres. Certains pourraient trouver bizarre d’effectuer un voyage en allant visiter des cimetières, mais pour qui veut faire un voyage dans le temps en plus de voyager au présent, cet incontournable s’impose de lui-même et je vous assure qu’il n’est pas nécessairement souffrant. Le cœur bat dans ma poitrine comme le tambour d’une marche militaire quand j’enfile les allées où ces tombes sont parfaitement alignées. Ce sont des p’tits gars de chez-nous qui sont venus mourir ici pour nous tous. Fauchés en pleine jeunesse, loin du domicile. Ensembles, ma compagne et moi, nous ratissons tout l’espace et puis voilà, nous nous arrêtons devant deux pierres tombales.

P8080097P8080121Deux jeunes madelinots, des hommes de chez-nous, venus mourir ici sur la terre de France. Nous sommes émus tous les deux, nous nous recueillons et déposons des fleurs au pied de chaque pierre. Une pause et un silence s’imposent en pareilles circonstances et puis comme s’ils m’avaient entendu, je leur dit à voix haute : « Merci les gars. C’est grâce à vous si des touristes comme nous pouvons aujourd’hui venir visiter ce pays, ce si beau pays pour lequel vous vous êtes battus, pour lequel vous y avez sacrifié votre vie, une jeune vie toute pleine de promesses…merci!»

Le temps passant, nous reprîmes la route pour longer toutes les plages du débarquement. Monuments, épitaphes, lieux de rassemblements, tout rappelle cet évènement historique. Sitôt que l’on décèle notre accent québécois, l’accueil se fait presque fraternel. Un pays n’est jamais aussi beau que les gens qu’on y rencontre. Partout il y a des visiteurs, des Américains, des Allemands, des Canadiens, des Français. Ils sont tous à la recherche de quelque chose, souvent d’une réponse à la grande question,… (Pourquoi ?). Je suis étonné de la jeunesse des combattants et ce dans les deux camps. On dirait des ados sur qui on a posé un uniforme, presque des enfants. Et tout ça pour des idéologies politiques, sociales et économiques qui s’affrontaient, l’une pour dominer le monde, l’autre pour y garder sa place. Je regarde une photo de soldats Allemands faits prisonniers. Leur regard en dit long et face à leurs gardiens, on dirait des frères, des frères à qui on a demandé de s’entretuer. Quelle tristesse, quel dommage et quelles pertes.

P8090118Seulement sur les côtes de Normandie, l’on compte 13797 tombes américaines, 5007 tombes canadiennes, 15058 tombes britanniques, 615 tombes polonaises, 19 tombes françaises et 37012 tombes allemandes. Les journées suivantes seront consacrées aux divers musées, aux plages spécifiques du débarquement, aux actes d’héroïsmes racontés, aux grandeurs et misères des grandes et petites batailles. Quand je rentre le soir, je suis bouleversé.

P8090076P8090073Les villages et les petites villes portent toutes des traces de cet horrible conflit et pourtant ces endroits sont aujourd’hui de toute beauté. Les terrasses de restos foisonnent, les petits ports de pêche sont tous plus beaux les uns que les autres, les plages sont dorées, la mer est belle, on se croirait aux Îles, mais avec un arrière-pays chargé d’histoire.

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Pas besoin d’aller loin pour descendre dans un bunker, voir les restes d’un canon ou chercher de l’ombre dans un immense trou d’obus. Le sang a coulé ici, le fer et l’acier ont parlé, un vent de folie connût son dénouement ici, juste sous nos pieds, là-bas dans ces champs fleuris, là-haut, dans ce ciel bleu. Tout n’était pas que noir et blanc à cette époque et sans doute que le tonnerre des canons, le sifflement des obus et la fumée des explosions ont mêlé leurs couleurs au vert et jaune de ces champs, au bleu de ce ciel unique, au vert émeraude de cette mer maculée de sang et ramenant les corps sur les plages au gré des marées.

Aujourd’hui, moi, ma compagne, nous tous, nous visitons, nous nous amusons, nous jouissons de ce voyage, nous mangeons à la bonne cuisine locale, nous profitons de la vie quoi!...et c’est à «eux» que nous le devons. Encore une fois, merci les gars. Sans vous, que serait devenu notre monde, que serait-il aujourd’hui? –déposer des fleurs sauvages sur vos tombes est le moins que l’on puisse faire.

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…la semaine prochaine, la Bretagne, la Charente et surtout, les gens. Alors, comme on dit sur le net…

À +

*Toutes les photos sont de l’auteur et sa compagne.

1 commentaires:

Dominique a dit…

Merci Georges pour ce texte à la fois émouvant et plein d'espoir. Merci de nous faire partager ces moments que vous avez vécus toi et Raymonde. On a un peu fait le voyage nous aussi. J'étais allée il y a quelques années dans ces endroits. Je n'habitais pas encore au Québec mais moi aussi j'ai remercié tous ces jeunes partis de si loin venir nous délivrer alors qu'ils ne nous connaissaient pas... Merci à tous.